acte de présence avec petites trouvailles

Un travail de laboratoire réalisé avec Vincent Dieutre cinéaste et Daniel Larrieu a été présenté à  la Ferme du buisson en 2008 pendant le festival Temps d’images.

scénographie, Franck Jamin, images textes – Larrieu Dieutre-

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Vincent D

« Il y a une phrase de Virginia Woolf qui me poursuit depuis que je l’ai lue je ne sais plus où, et qui dit, je cite de mémoire : « ce ne sont pas les catastrophes, la vieillesse et la maladie qui nous tuent ; c’est la façon d’être des gens, leur allure, leur rire, leur manière de monter dans l’autobus »… Enfin ici, c’est plutôt le RER…Tout ça pour en venir au fait que je voulais te raconter un souvenir à propos de « Gravures ».

C’était pendant cette période du début des années 90, cette période que Guattari a appelé avec beaucoup de justesse « l’hiver de l’amour ». Il est mort peu après d’ailleurs.

Moi je rentrais d’un an en Angleterre, où j’avais fait une cure du côté de Bristol et après à Londres. J’étais clean, j’avais une espèce d’appétit de vivre extraordinaire, et c’était pour moi une époque extrêmement heureuse.

Alors qu’à paris, c’était la Saint-Barthélémy, la période la plus noire de l’épidémie, ce moment durant lequel on avait pris l’habitude de barrer les noms dans nos carnets d’adresse, où de mettre des petites croix dans nos agendas, ces agendas dont tu parlais tout à l’heure.

Copi, Guy Hocquengheim, Michel Cressole, etc…

J’ai recommencé à sortir, à aller au spectacle, notamment au Festival d’Automne grâce à Crombecque qui m’invitait parfois. Pendant Deux ou trois ans, je n’avais plus rien vu, je n’étais plus au courant de rien, et un jour, il m’a appelé en me disant : « si tu veux, viens ce soir, il y a la première du spectacle de Daniel Larrieu ». Je me souvenais bien de toi et tes danseurs au Palais-Royal, au début des années 80, et cela me faisait plaisir de te retrouver.

Je ne vais pas raconter le spectacle, l’ascension, Pétrarque, la fin qui m’avait beaucoup touché…

Mais ce que j’ai compris, et j’étais peut-être le seul à saisir cela ce soir-là dans la salle, c’est que « Gravure » était un monument aux morts, que le spectacle rendait compte de cette expérience du vide, du vide qui se faisait autour de, j’allais dire…nous.

Ça me rapprochait de toi. En fait nous faisions parti de ce même petit monde fragile qui disparaissait jour après jour.

On est allé te voir dans les loges après le spectacle et te revoir, non seulement vivant, mais aussi proche de moi, aussi débordant de créativité, ça m’a fait un bien fou…

Peu après, je me mis sérieusement à faire des films…

Daniel L

A l’étage du dessous, c’est là qu’était la salle de bains et la chambre et le petit couloir, et des fois un duplex ce n’est pas commode. C’était neuf, propre c’était il y a longtemps. IL habitait là Dans la salle de bain, j’ai ouvert l’eau doucement, touché, attendu qu’elle soit vraiment entre deux. Ni chaude ni trop froide et je  me suis posé tout de suite la question de savoir comment j’allais m’en sortir. Le corps d’un autre ce n’est pas compliqué à priori. Pendant que la baignoire se remplissait, j’ai pris deux ou trois serviettes de bains au cas  où et j’ai vérifié le savon, l’odeur, la température  et les courants d’air de la pièce. Nous étions en juin un dimanche en fin d’après-midi. Peu d’air mais il faut toujours faire attention. J’ai vérifié sur l’étagère le matériel et j’allais LE chercher. Doucement de la chambre aux volets fermés, je L’ai  sorti d’un léger sommeil chimique, bouche un peu pâteuse, geste précieux mesuré, corps fragmenté dans un pyjama désormais trop grand, IL  a commencé à dire qu’IL ne voulait pas, que ce n’était pas nécessaire, pas important qu’IL renonçait et puis nous avons tout de même commencé, j’ai insisté. Assis sur une chaise dans la salle de bains, posé, torse nu empapilloté dans un peignoir trop large, corps courbé vers l’avant, la paire de lunettes trop grosse posée sur le bord du lavabo, l’espace entre les omoplates un peu plus saillant qu’il y a même hier, léger et grave en tout, regard absent. J’ai déposé la mousse sur SON visage prenant soin d’un contact simple, désossé d’intention, j’ai déposé la mousse sur SON visage, j’ai passé la lame le long de SON cou, me rendant compte que je n’avais jamais fait ces gestes sur quelqu’un d’autre, j’ai passé la lame le long de SON cou en tirant un peu sur sa peau trop large. J’ai passé la lame le long de SA joue, j’ai passé la lame le long de SA joue.

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