Episode 1- St Ouen

St Ouen

Ce premier épisode s’est construit pendant une résidence de 10 jours à l’Espace 1789 de St Ouen. Le travail s’est effectué sur une zone de l’espace interurbain, terrain appartenant à la sncf. Prise de son, récolte d’images, développement de matériaux chorégraphiques liés aux différents paysages.

Une présentation de ce travail s’est faite autour de deux promenades en périphérie du théâtre et d’une performance chorégraphique en Octobre 2007

Avec sur le plateau, Jonas Chéreau, Agnès Coutard, Valérie Castan, Olivier Clargé, Anne Laurent, Judith Perron, Daniel Larrieu

Scénographie Franck Jamin

Prise de son mixage. Boris Jolivet, Felix Perdreau.

Scripteur Irène Filiberti
Rendez-vous public, saison 1,
paysage 2007 : Saint-Ouen/zone industrielle/déambulation./intervalle/ l’entre-deux
C’était prévu, je devais y être, enfin y passer, environ une semaine, de temps en temps, dès le commencement. Ce n’est pas courant pour une critique une telle posture. Enfin, bien sûr,être témoin, scripteur, traceur, cela consiste à regarder sinon à voir, il faudra bien essayer tout de même, mais pas tout à fait comme d’habitude, si jamais il y a habitude.
En général, l’accompagnement  par l’écriture d’un  projet – même quand il s’agit d’une création à réaliser pour l’espace de la scène ou d’autres lieux – ne procède pas tout à fait de cette manière. Dans notre nouveau cas,  en effet il est commun, pluriel si l’on préfère, l’espace est autre qu’ouvert. Il est lui déjà là,  existant sans imaginaire, en tant que tel. Il est là, déjà créé avec son histoire, son caractère, sa géographie, ses mutations et ses blessures. Avec son sol, aussi bien bitume que poussière, ballast, rouille, détritus, mauvaises herbes et plantes de jardin, rails, friches, flaques. Tellement concret, tellement troué, anachronique, presque impalpable.
Ça résiste tout de même un paysage, à la rencontre, au dialogue, cela se tisse, encore du temps. Et puis je manque les jours. Je repasserai par ailleurs, pas comme c’était convenu. En improvisant de la présence comme je peux, avec mes questions. Quoi dire quand l’image témoigne mieux, plus vite et plus précisément que les mots ? A quelle place témoigner ?  De quel endroit, sous quelle forme donner confidence à l’environnement partagé, dans ce monologue intime, qui a fait que chacun s’en est allé fouiller en soi en rapport aux matériaux croisés ? Sur quel ton, discret, relâché et pourtant tendu par la mise en demeure d’un évènement à produire vite et à présenter sans cadre ni soutien, à composer dans l’abstraction avec le moins de possibles, chacun s’effaçant à chaque pas ?
Rendez-vous
Finalement, le calendrier relatif à ma présence sera le suivant, bien moins que la durée du travail – des semaines pleines – temps passé par la compagnie à investir la ville, marcher, regarder, écouter interroger lieux et personnes, enregistrer, photographier, filmer, mais aussi créer du mouvement, du temps, des gestes et des états, danser, se masquer, se travestir, explorer des matériaux, inventer des parcours, concevoir de nouveaux espaces ou les métamorphoser, répertorier des objets, recueillir des signes à disséminer, des repères pour le regard, pour le public convié le jour J, 3 octobre, jour entre dehors et dedans, dans la rue comme sur scène : fin d’une exploration commune et retour à l’inouï dans sa plus simple nature d’expression, à la place de l’art, sa dimension poétique, critique, presque sans déranger, comme parti pris de l’invisible, don à l’instant, temps réel et différé, simultanément éprouvé. Expiration en défilementt sur trois écran suspendus, comme auprès du mystère des corps vivants surgis sur le plateau.

J’ai noté dans mon agenda, mes rendez-vous avec Astrakan : le 27 août dans le studio de la compagnie, Paris, présentation du projet et de ses participants en guise de premier briefing. Le 28 août à Saint Ouen à l’Espace 1789, premières discussions et premières marches dans les rues voisines.  Les 3, 5 et  6, septembre  dans différents lieux de la ville. Le 7, aparté en retour au studio parisien pour la présentation du n° 0 réalisé par Daniel Larrieu sous forme de conférence. Pause. Reprise des investigations paysagères les 24 et 25 septembre, travail sur le mouvement en studio puis le 3 octobre, livraison à l’Espace 1789, du premier épisode Variation
Le paysage ? Il est en ville, rien à signaler. Non, simplement, uniquement ville. Un nom. Saint Ouen, aux portes de Paris. Là où l’âme se perd dans les strates anonymes des identités changeantes, des cultures perdues, ouvrières, émigrées, mais où persistent les présences, sans repère entre ici et ailleurs.  Récent passé comme déjà dépassé, en train de s’effacer sous l’asphalte, les herbes folles, entre deux entrepôts, fabriques, berges, routes, docks, sentiers, pavillons de banlieue. Entre quelques bars, restaurants asiatiques et orientaux, quelques magasins et agents immobiliers, c’est vraiment beaucoup moins cher par là. Les négoces, ils sont la plupart dans la grande avenue, celle qui donne la direction, qui traverse la ville, celle qui relie la capitale, du centre à sa périphérie, autrefois le travail, mais il n’y en a plus. Non rien à faire, c’est beaucoup plus complexe mais cela produit toujours le même mal, l’appauvrissement. En marchant cela se répercute sur les sentiments. Toujours la même colère, là devant cet ordinaire anodin, oublié, refoulé, sans qualité. Et même si certains sauront apprécier sa particularité, sinon le magnifier. Là on le sent il y a de l’effort pour se transformer, sinon se protéger dans son quant à soi, son petit ilôt de calme, d’isolement.
Suivre ce lointain ruban, sa rumeur. Comme sans urbanité, flotter, s’immerger dans l’arythmie du paysage, surtout en cette fin d’aôut puis en ces pâles et timides premiers jours de rentrée, septembre et pas de chanson de Jean Ferrat. Pas de mômes mais des squares à enfants, des roms et des beurs et autres Afriques en palabre et vêtements traditionnels devant l’hôtel de ville et son parterre fleuri. Des images que d’ordinaire on ne retient pas parce que dans ces endroits, en général on ne cherche pas à regarder, pas de promenade prévue par ici. On circule.
Décadrage.
A partir de là, de cette idée et façon de travailler, on se trouvera peu en studio, un peu au début et à la fin, à peine. Le reste du temps est ailleurs, dans la ville, le théâtre d’accueil, l’Espace 1789, là où se dépose le travail, là où viendra s’exposer le paysage réinventé par l’équipe de la compagnie Astrakan après un minutieux décryptage des lieux.

Investigation.
L’espace ne peut plus se considérer comme cette boite fermée, cette page blanche à écrire, il ne provient pas d’une démarche, d’une écriture  à remettre en jeu sinon en question peut-être, à l’épreuve du réel. L’espace est directement issu d’une exploration, d’un travail sur le paysage plus particulièrement.
Ah, là tout de même on peut se repérer. Qui connaît le travail de Daniel Larrieu ne sera pas surpris du thème. Peintre des paysages, nuancés, changeants, mobiles à l’infini, aériens, complexes souvent dans la composition, légers dans le toucher, comme abandonnés soudain, contemplatifs, accueillants, modestes, acidulés parfois dans la critique. Toujours construits dans l’écologie d’une pensée, son environnement réfléchi depuis l’économie de production jusqu’à celle des gestes, du mouvement. Non, le mot économie n’est pas bien venu dans l’art mais pourtant, il y a là plus que cohérence. La dynamique étale d’un projet artistique global, structuré comme une chronique, un journal, des « correspond-danses ». Et pourquoi ces termes ne pourraient-ils  pas s’appliquer à, se traiter par la chorégraphie ? A plus forte raison quand les temps obligent à agir, inventer, trouver des formes d’action différentes.
Donc le projet  de Daniel Larrieu a quelque chose d’inédit. Tout comme la proposition qui me fut adressée, être présente comme témoin pour garder la trace de ce déploiement, celui d’un champ chorégraphique dans l’espace urbain et pas n’importe lequel, un temps de travail, de recherche, d’exploration, un temps d’expérimentation, une sorte d’ « in situ » qui, s’il part de données extrêmes concrètes, banales, n’en développera pas moins une poétique significative en prise avec la réalité quasi invisible de l’espace où l’on se trouve. On, parce qu’ils sont plusieurs, les danseurs, le scénographe et le preneur de son avec le chorégraphe. Donc la posture critique n’est plus. Ou bien dans ce cas, elle se pose comme question celle du témoignage. Est-ce une bonne question ? Du côté de la mémoire, cela va de soi . L’information n’est pas nouvelle. L’attitude porterait à décrire, Du côté de l’écriture aujourd’hui, on pensera plutôt à « dé(s)écrire » le geste.
Comme Daniel Larrieu a présenté son dossier de série sur le paysage, on y lit une extrême cohérence dans la construction du projet, son motif, sa détermination, son aspiration. Un prolongement à inventer. Une incitation à respirer, à bouger. Lire à partir du tracé, les danses d’ici, les corps d’aujourd’hui, l’indigne et la révérence. La courbe d’un corps qui plie, la grimace du clown, le rare et l’inéluctable, tous les motifs d’une énigme qui réclame la lumière. L’injure faite au paysage ? Lux.